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cyborg
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Le film s'ouvre par un point de vue divin, celui d'une station spatiale, départ d'une longue descente vers les terres des chuschagasta. Deux heures plus tard le film se clôturera sur le même territoire, plongé dans la nuit, que parcourent des motos dont nous distinguons les phares brillants. Plus que quelques lucioles esseulées, dont la réalisatrice témoigne de la puissance retrouvée, c'est en constellation que s'agencent ces lumières. Ce renversement des sens -regarder vers la terre pour y faire apparaitre des astres- semble faire de Nuestra Tierra une tentative cinématographique d'illustrer l'idée de cosmovision (la première ?), ou peut-être plus modestement de cosmopolitique.

La cosmovision est une conception pré-colombienne d'appréhension du monde, une façon de le constituer et d'y faire sens, d'exister et de faire commun. L'une de ses particularités passe par sa compréhension de l'espace et du temps, problématique ô combien idéale pour le cinéma, médium manipulant à l'infini ces paramètres. Lucrecia Martel, que l'on connait plutôt pour ses drames malaisants, s'empare ici pleinement de ces possibilités pour en constituer la matière même de son premier documentaire, éminemment politique.

La réalisatrice s'intéresse au procès lié au meurtre du chef indigène Javier Chocobar en 2009. Il s'agira non seulement de confirmer la culpabilité des trois agresseurs mais aussi, indirectement, de reconnaitre l'existence libre et légitime des peuples indigènes. Il est donc bien question de "cosmo", à savoir : comment se forment les liens entre des éléments disparates pour constituer un ensemble, même transitoire. De quelle manière une minorité bafouée depuis plusieurs siècles peut enfin exister au sein du système qui l'oppresse ? Et plus encore ici, exister par son institution fondamentale, le tribunal. Tandis que les compétences de la cour reposent sur l'inspection précise des mots et de leurs articulations, ce seront soudain les questions qui peineront à avoir du sens. C'est ainsi le mutisme que déclenche la demande adressée à deux jeunes indiens afin de savoir si leur lieu de naissance détermine ou non leur appartenance à la communauté. C'est dans la latence des réponses (tandis que l'on insiste bien sur la question, quitte à dire un peu plus fort "comprenez-vous le sens de ma question ?") qu'apparait l'incohésion fondamentale entre deux modes de vie et de réflexion. Ce délai incarne à lui seul la superposition entre deux versions du même temps contemporain. La conclusion du procès et du film, nous prouvera, avec soulagement, que les liens peuvent néanmoins, frêlement, se recomposer. Ce ne fut pas toujours le cas, pour peu que l'on songe à la controverse de Valladolid, que l'on croirait voir se rejouer sous nos yeux.

Mais c'est par son versant de "vision" que le film gagne véritablement en épaisseur et que Martel retourne la question : non plus comment le monde se compose, mais quel regard le constitue. Nuestra Tierra pourra ainsi être compris comme s'inscrivant dans un vaste processus de visibilisation de celles et ceux sciemment écartés de l'Histoire. Dans une approche performative des images, Lucrecia Martel passe une grande partie de son film à présenter des photographies anciennes (qu'elle sonorise avec précision, renforçant leur puissance) et à faire entendre les souvenirs et histoires des chuschagasta. De la sorte, le film devient une sorte d'archive au présent, tentant de constituer les prémisses d'une Histoire nouvelle, point de jointure entre passé et à venir. C'est par cet angle que se joue la problématique la plus intéressante du film.

Si Martel a conscience de sa position de réalisatrice, elle n'ignore pas non plus l'esprit occidental et moderne qui la traverse, et avec lui cette croyance que représenter, c'est faire exister, qu'une image peut servir à diriger le marginal vers le centre. Il y a durant le film une logique se rapprochant au plus près de la nécessité du "devenir image", poussant jusqu'à nous présenter un rassemblement d'indiens en train de regarder les images du film lui-même. L'enjeu entre "représentation" et "existence" devient alors proposition incarnée. Ici s'ouvre la porte de toute le pan cinématographique des "images manquantes", que l'on songe à Rithy Panh, Joshua Oppenheimer, Eduardo Coutinho ou tant d'autres. Mais là où ces cinéastes se limite à reconstituer ou exhumer, Martel fait preuve d'audace et pointe simultanément les limites de son entreprise. Est-il bien possible et légitime de faire reposer l'existence d'une communauté ancestrale et orale sur son intégration visuelle dans notre propre société ?

En constituant son film par un agencement d'images de régimes, de sources et de qualités disparates, l'autrice nous rappelle sans cesse notre position de spectateur et la texture complexe des images qui habitent nos regards. Plus encore, elle ne manque pas une occasion pour nous exposer au système qui rend possible les images qu'elle compose, nous faisant voir le satellite à la première image, étirant sur tout l'écran la trame des images basse définition faite par l'un des agresseurs, laissant ostensiblement audibles les bruits de micros et autres grésillements techniques. Si les images sous nos yeux ne sont qu'illusion, la quête de Martel le serait-elle aussi ? Un artiste n'est jamais aussi pertinent que lorsqu'il laisse entrevoir les fissures de sa propre création. La réponse à ces doutes vient peut-être du plus beau plan du film lorsqu'un oiseau attaque et fait tomber une caméra-drone. Cette chute, qui parait rejouer la chute de la caméra de l'assassin, finit à même le sol, collant "nuestra tierra" au plus près de son objectif. Ce plan-là n'appartient à personne. Arraché à la machine par un oiseau, il est peut-être le seul du film à déjouer concrètement les agencements respectifs des appareils et des visions. Gageons qu'il nous en faudra beaucoup d'autres de cette teneur pour reconfigurer nos regards sur la terre qui nous héberge.
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sokol
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cyborg a écrit : lun. 20 avr. 2026 02:00En constituant son film par un agencement d'images de régimes, de sources et de qualités disparates, l'autrice nous rappelle sans cesse notre position de spectateur et la texture complexe des images qui habitent nos regards. Plus encore, elle ne manque pas une occasion pour nous exposer au système qui rend possible les images qu'elle compose, nous faisant voir le satellite à la première image, étirant sur tout l'écran la trame des images basse définition faite par l'un des agresseurs, laissant ostensiblement audibles les bruits de micros et autres grésillements techniques.

Oui, oui, l’autrice fait tout ça, mais le problème, c’est qu’elle monte des interviews sans filmer de véritables personnages (est-ce que tu as retenu ne serait-ce qu’un seul de ses interviewés comme personnage ? Pas moi). On dirait qu’elle tombe dans le panneau de ceux qui prétendent que « la communauté » n’existe pas et que c’est une invention nébuleuse récente.

PS : À te lire, on dirait que tu parles d’une installation vidéo dans un musée. Tu n’as pas tort, car c’est un peu l’impression que donne son film…
"Le cinéma n'existe pas en soi, il n'est pas un langage. Il est un instrument d’analyse et c'est tout. Il ne doit pas devenir une fin en soi".
Jean-Marie Straub
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cyborg
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@sokol : oui j'ai bien lu ta remarque sur "télévisuel" et "personnage", mais je ne suis pas vraiment d'accord. Ça me parait une pensée tout prête que tu viens plaquer sur ce film.

Martel emprunte au régime d'image télévisuel sans le cacher. Or pour moi la tv à toujours plus été une médium du "témoignage" que de la "narration" ou du "personnage". Son choix me parait clair et cohérent et je dirais même qu'elle tente absolument de ne pas en faire "des personnages", ce qui serait instrumentaliser ces indiens encore plus. Si elle voulait faire "des personnages", alors il n'y aurait pas pu avoir une telle place du procès, ça aurait été un autre film, un autre projet, un autre propos.

Pour l'installation vidéo, par contre, tu n'as pas tort : les innombrables plans en drone font penser à une esthétique qu'on voit beaucoup dans l'art contemporain. D'autant que ce choix est tout sauf neutre (drone = technologie militaire, avec l'esprit qui va avec). Je crois qu'elle aurait pu écourter un peu car ça a tendance être très séduisant... Mais comme ça aboutit à ma scène préféré avec l'oiseau je lui pardonne (il y aurait aussi beaucoup à dire sur la scène de reconstitution filmé par drone, c'est passionnant).
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sokol
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cyborg a écrit : lun. 20 avr. 2026 10:17 Son choix me parait clair et cohérent et je dirais même qu'elle tente absolument de ne pas en faire "des personnages", ce qui serait instrumentaliser ces indiens encore plus
Comme quoi ! Ne pas faire de personnages dans un film serait un objectif pour une cinéaste ?! Et en faire reviendrait à instrumentaliser les personnes concernées ??
Les bras m'en tombent :hypnose: :(
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Jean-Marie Straub
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cyborg
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@sokol : je ne sais pas. Il n'y a simplement pas de réponse toute faite, encore moins dans le cas d'un documentaire, et encore encore moins face à la complexité du sujet/de la situation. C'est même l'un des propos du film : il faut essayer de penser avec le sujet et non pas pour lui (ce qui est le risque, tout de même, quand on essaie de "faire un personnage").

Peut-être que "faire des personnages" aurait pu être pertinent, mais nous ne le saurons jamais car ce n'est pas ce qu'est le film. Est-ce pour autant que le film est mauvais ? Heureusement pas.
Si je vais voir une œuvre et que je me dis avant tout "l'auteurice à tord, elle aurait du faire ainsi et ainsi" alors ça m’intéresse peu. Je préfère que l’œuvre me fasse une proposition de pensée, une possibilité de penser le monde, l'art, moi-même, et autres choses encore. C'est alors seulement qu'un film va vraiment m'intéresser. Si il ne fait qu’exécuter un programme tout près parce que "c'est comme ça qu'on fait", alors à quoi bon aller voir des films nouveaux.
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yhi
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Du côté du documentaire Wiseman est a priori unanimement considéré et ses films ont peu ou pas de personnages. Notamment parce que l'intérêt est porté sur l'institution, la communauté, le politique, le vivre ensemble.
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B-Lyndon
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cyborg a écrit : lun. 20 avr. 2026 12:05 @sokol : je ne sais pas. Il n'y a simplement pas de réponse toute faite, encore moins dans le cas d'un documentaire, et encore encore moins face à la complexité du sujet/de la situation. C'est même l'un des propos du film : il faut essayer de penser avec le sujet et non pas pour lui (ce qui est le risque, tout de même, quand on essaie de "faire un personnage").

Peut-être que "faire des personnages" aurait pu être pertinent, mais nous ne le saurons jamais car ce n'est pas ce qu'est le film. Est-ce pour autant que le film est mauvais ? Heureusement pas.
Si je vais voir une œuvre et que je me dis avant tout "l'auteurice à tord, elle aurait du faire ainsi et ainsi" alors ça m’intéresse peu. Je préfère que l’œuvre me fasse une proposition de pensée, une possibilité de penser le monde, l'art, moi-même, et autres choses encore. C'est alors seulement qu'un film va vraiment m'intéresser. Si il ne fait qu’exécuter un programme tout près parce que "c'est comme ça qu'on fait", alors à quoi bon aller voir des films nouveaux.

Je suis d'accord, c'est une pensée tout de faite (comme je te l'avais dit au téléphone @sokol c'est pour moi le cas dès que tu sors le mot "télévisuel").

Par ailleurs il y a une grande tradition critique du documentaire qui s'insurge contre le terme de "personnages," pertinent en fiction mais contestable en documentaire.
Et je suis plutôt d'accord avec ça.

Martel ne cherche pas à "faire" des personnages mais à saisir une communauté mémorielle de voix, d'histoires, de manières d'habiter un territoire.
C'est exactement ce qu'il me reste du film.

Après, on peut contester le régime de l'interview. Mais pour moi, ce qu'elle fait de l'interview (avec le son, le montage entrelaçant les photos souvenirs des gens et les longs plans aux drones caressant les lieux habités, ainsi que les images du procès) me parait très émouvant et pertinent formellement.
Modifié en dernier par B-Lyndon le lun. 20 avr. 2026 14:05, modifié 1 fois.
« j’aurais voulu t’offrir cent mille cigarettes blondes, douze robes des grands couturiers, l’appartement de la rue de Seine, une automobile, la petite maison de la forêt de Compiègne, celle de Belle-Isle et un petit bouquet à quatre sous »
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sokol
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yhi a écrit : lun. 20 avr. 2026 12:42 Du côté du documentaire Wiseman est a priori unanimement considéré et ses films ont peu ou pas de personnages. Notamment parce que l'intérêt est porté sur l'institution, la communauté, le politique, le vivre ensemble.
As-tu vu des films de Frederick Wiseman ? La communauté, le politique, etc., en constituent les cadres, mais ses films sont surtout peuplés de personnages !!
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cyborg a écrit : lun. 20 avr. 2026 12:05
Si je vais voir une œuvre et que je me dis avant tout "l'auteurice à tord, elle aurait du faire ainsi et ainsi" alors ça m’intéresse peu. Je préfère que l’œuvre me fasse une proposition de pensée, une possibilité de penser le monde, l'art, moi-même, et autres choses encore. C'est alors seulement qu'un film va vraiment m'intéresser.
Oui, mais il y a quand même une histoire du cinéma (une histoire du documentaire, dans notre cas). Si j’arrive à la conclusion que la réalisatrice n’a pas pu filmer des personnages (mais seulement monter des interviews), c’est que le film ne m’a pas proposé une possibilité de penser le monde (celui des indigènes, dans ce cas). Donc, ma proposition n’intervient qu’après.
Modifié en dernier par sokol le lun. 20 avr. 2026 14:20, modifié 1 fois.
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B-Lyndon a écrit : lun. 20 avr. 2026 14:03 Par ailleurs il y a une grande tradition critique du documentaire qui s'insurge contre le terme de "personnages," pertinent en fiction mais contestable en documentaire.
Et je suis plutôt d'accord avec ça.
J'ignorais son existence. Donc, selon cette tradition, Wang Bing se planterait avec ses "Fengming, chronique d'une femme chinoise", "Les trois soeurs du Yunnan", "Les âmes mortes" ou "Jeunesse" ? :hypnose:

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B-Lyndon
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sokol a écrit : lun. 20 avr. 2026 14:20
B-Lyndon a écrit : lun. 20 avr. 2026 14:03 Par ailleurs il y a une grande tradition critique du documentaire qui s'insurge contre le terme de "personnages," pertinent en fiction mais contestable en documentaire.
Et je suis plutôt d'accord avec ça.
J'ignorais son existence. Donc, selon cette tradition, Wang Bing se planterait avec ses "Fengming, chronique d'une femme chinoise", "Les trois soeurs du Yunnan", "Les âmes mortes" ou "Jeunesse" ? :hypnose:

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Pour moi Wang Bing ne filme pas des personnages, mais des personnes (qui ont une vie en dehors du film, contrairement aux "personnages" de fiction, créés par les artistes)
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B-Lyndon a écrit : lun. 20 avr. 2026 14:26 Pour moi Wang Bing ne filme pas des personnages, mais des personnes (qui ont une vie en dehors du film, contrairement aux "personnages" de fiction, créés par les artistes)
On ne va pas jouer avec les mots non plus : Martel filme aussi des personnes, mais elles ne deviennent pas vraiment des personnages. Chez Wang Bing, oui ! (et comment, à mon humble avis)
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