La signature des grands compositeurs .

Inutile de vénérer Godard pour venir discuter sur ce forum. Le Général vous permet en effet d'aborder tous les sujets outre le cinéma.
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BoBleMexicain
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ca fait un petit moment que je voulais lancer ce sujet . mais il est pas simple , il faut pas mal de recherches pour donner un max d infos sur le propos .
Tous les grands compositeurs de musiques de films ont leur signature "orchestrale" . Volontaire ou non ,elles se détectent souvent des les premières mesures et on se dit "oui bien sure , c'est la patte de untel ou untel" .
L'instrumentation (La palette de couleurs)
La cellule mélodique (Le motif)
L'harmonie (L'émotion brute)
La gestion du rythme (Le moteur)
Le traitement du silence et de l'espace

Et puisqu il faut bien demarrer par quelqu 'un autant choisir mon préféré , celui que j'écoute sans jamais me lasser de ses mélodies intemporelles .
Ennio Morricone
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La signature d'Ennio Morricone est sans doute la plus complexe car elle mélange une formation de conservatoire ultra-classique avec une envie féroce de briser les codes.

1. L'Instrumentation "Hétérogène" (Le mélange des mondes)
Sa signature la plus évidente est l'utilisation d'instruments qui n'ont rien à faire ensemble.

Le contraste : Il place une guitare électrique (Fender Stratocaster avec beaucoup de réverbération) ou un sifflement humain (celui d'Alessandro Alessandroni) sur un tapis de violons classiques.

2. La structure "Simple -> Épique"
Morricone construit presque tous ses grands thèmes sur une progression mathématique :

Le départ minimaliste : Un seul instrument (souvent l'harmonica ou une flûte) joue une mélodie de 3 ou 4 notes très simples.

L'accumulation : Peu à peu, il ajoute des couches (une basse électrique, puis des chœurs, puis des cloches).

Le climax lyrique : À la fin, tout l'orchestre explose dans un lyrisme immense. C'est ce qu'on entend dans L'Extase de l'Or.

3. L'influence de la Musique Baroque
Bien qu'il ait révolutionné le Western, Morricone était obsédé par Jean-Sébastien Bach.

Le Contrepoint : Sa signature technique, c'est de faire jouer plusieurs mélodies différentes en même temps qui s'emboîtent parfaitement.

L'Église : Il utilise souvent l'orgue liturgique et des chœurs qui rappellent la musique sacrée, ce qui donne un aspect "mystique" ou "religieux" à des duels au pistolet dans la poussière.

4. L'intervalle de "Sixte mineure" (Le secret de la nostalgie , la sixte mineure est un intervalle de 4 tons (ou 8 demi-tons) qui sépare deux notes.)
Sur un plan purement théorique, Morricone utilise très souvent des intervalles de sixte mineure dans ses thèmes mélancoliques (Cinema Paradiso, Il était une fois en Amérique). C’est cet écart entre deux notes qui crée immédiatement chez l'auditeur un sentiment de regret, de souvenir et de tendresse.

L'objet sonore : Il intègre des sons de la vie quotidienne : le cri du coyote (imité par la voix humaine), le bruit d'une enclume, un coup de sifflet de train ou le tic-tac d'une horloge.

La voix instrumentale : Il utilise la soprano (souvent Edda Dell'Orso) non pas pour chanter des paroles, mais comme un instrument à vent qui survole l'orchestre.

Le morceau qui coche absolument toutes les cases de sa "recette" est sans aucun doute "The Ecstasy of Gold" (L'Extase de l'Or), composé pour Le Bon, la Brute et le Truand (1966).




1. La montée en puissance (Structure)
Le morceau commence de manière très minimaliste avec quelques notes de piano et un cor anglais. Puis, couche après couche, Morricone ajoute des cloches, des cordes, et enfin tout l'orchestre. C'est l'exemple parfait du crescendo émotionnel qui finit en apothéose.

2. La voix en vocalise (La signature féminine)
La voix d'Edda Dell'Orso entre en scène. Elle ne chante aucune parole, elle utilise sa voix comme un instrument de voltige. Elle commence avec douceur et finit par atteindre des notes aiguës avec une puissance quasi mystique, symbolisant la folie de Tuco qui court dans le cimetière.

3. L'influence Baroque et Sacrée
On y retrouve le côté "Bach" dans la structure rythmique et l'utilisation des cloches d'église. Bien que la scène montre un bandit cherchant de l'or dans un cimetière, la musique transforme cette quête cupide en une expérience religieuse, presque divine.

4. La Sixte Mineure (Nostalgie et Tension)
Écoutez bien le début du thème principal de la voix : l'intervalle utilisé crée cette sensation d'urgence tragique et de grandeur.



je finirai sur cette petite histoire que certains connaissent forcément , Ennio et Sergio etaient camarade de classe en 1947 a Rome .
lors de la préparation du film Pour une poignée de dollars en 1964 Ennio lfait part a Sergio de cette annecdote et il ne le croit pas . il revient quelques jours plus tard avec une photo de cette classe primaire a Rome juste aprés guerre .
ils feront 8 films ensemble .
mais avec une particularité toute singuliere .
Ennio Morricone composait presque toujours la musique AVANT que Sergio Leone ne commence à filmer.
C'est une méthode unique dans l'histoire du cinéma, à l'opposé de la pratique habituelle où le compositeur travaille sur un montage fini .
Leone expliquait longuement l'histoire, les personnages et l'émotion recherchée à Morricone. Sur la base de ces discussions, Ennio écrivait et enregistrait les thèmes. Leone considérait que la musique faisait partie intégrante du scénario.

2. La musique diffusée sur le plateau
C'est le point le plus célèbre : pendant le tournage, Sergio Leone faisait installer d'énormes haut-parleurs sur le plateau et diffusait la musique de Morricone à plein volume pendant que les acteurs jouaient.

Pour les acteurs : Cela les aidait à trouver le rythme de leurs mouvements, leur démarche et l'intensité de leur regard. Clint Eastwood ou Charles Bronson "calaient" leurs gestes sur les notes d'Ennio.

Pour la caméra : Leone calibrait ses célèbres zooms et ses longs travellings sur les montées en puissance de la partition.

3. Le montage rythmé par les notes
Comme la musique existait déjà, le montage final suivait le rythme musical. C'est pour cela que dans des films comme Il était une fois dans l'Ouest ou Le Bon, la Brute et le Truand, le montage semble parfaitement chorégraphié. La musique n'accompagne pas l'image, c'est l'image qui se plie à la musique.

Voila , il y aurait plein d autres choses a dire sur Ennio , mais j essaie de focaliser uniquement sur le sujet sans (trop) digresser .
si ca vous plait je pourrai m atteler a d autres compositeurs (ca manque pas les bons ) et si ca vous indiffère , le sujet glissera doucement vers le bas et se perdra dans les méandres du forum :D
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ClintReborn
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Enregistré le : mer. 14 oct. 2020 12:56
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C'est une intéressante analyse du coup avec ces critères j'ai été curieux de savoir comment on pouvait percevoir via I.A la collaboration musicale Eastwood/Niehaus et c'est assez juste :o

Résumé de la "signature Eastwood"

Si on devait résumer sa patte :

Palette : musique de chambre + jazz
Motif : cellule courte et fragile
Harmonie : mélancolie tonale
Rythme : presque immobile
Silence : élément central de l’écriture

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Cela illustre parfaitement ses compositions depuis les années 80-90

Ah ça y’est, j’viens de comprendre à quoi ça sert la canne. En fait ça sert à rien… Du coup ça nous renvoie à notre propre utilité : l’Homme face à l’Absurde ! (Perceval)
"Le chemin de la liberté commence la ou les croyances se meurent"
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