Un film post-apo avec le mec qui survit alors que le monde est dévasté de plus, ou on pourrait presque dire de trop ? Car Ridley Scott, comme souvent, n'invente rien ici, se contente de réciter une petite musique déjà vue 1000 fois de Je Suis une Légende à The Last Of Us, son acteur étant d'ailleurs une copie conforme de Pedro Pascal avec 20 ans, on ne pense qu'à ça pendant tout le film. Donc voilà, ça déroule, on pourrait trouver ça ridicule, mais j'ai pris le parti d'en profiter, Scott étant un vieux faiseur qui a du métier, il sait dérouler sa petite musique et rendre le film visible jusqu'au bout. Ce qu'on pourrait relever d'intéressant dans le film, qui pourtant regorge de poncifs et clichés, c'est qu'il propose une version downtempo du genre, comme si c'était un survival post apo à la sauce country folk.
Au départ de L'Inconnue, il y a une bande dessinée, Le Cas David Zimmerman, de l'auteur Lucas Harari (qui joue le rôle de Patrice Zimmerman dans le film, père de David, qu'on ne voit qu'en photos mais dont la présence est importante), frère de Arthur, qui est un vrai chef-d'oeuvre, album de l'année pour moi l'an dernier. Arthur avait participé à l'écriture, mais c'est vraiment un projet de Lucas, son frère lui ayant surtout donné des conseils techniques m'avait-il dit, et dès le départ le projet de film était là (je pense que Lucas a plus écrit le scénar de l'album et Arthur celui du film même s'ils cosignent les deux). Même si la trame narrative est la même, le résultat est à l'arrivée pourtant assez différent. Et moins convaincant (même si des choses m'ont plu dans le film). Je pense que le souci du film vient d'un manque de clarté, et j'emploie ce mot pour ces deux sens. Le récit n'est pas aussi clair que dans l'album, on s'y perd, et c'est problématique sur la première partie du film. David se retrouve dans la peau d'Eva, mais Eva n'est pas dans la peau de David, alors où est elle ? Et lorsque David dans la peau d'Eva retrouve la peau de David ce n'est pas Eva qui est dedans mais quelqu'un d'autre. On nous parle de l'entité qui voyagerait en passant d'un corps à l'autre, mais on ne sait rien d'elle, et elle n'arrive que pour jeter un peu plus de confusion. Bref, il y a un moment où le film nous paume (alors que pourtant je connaissais bien l'histoire) et je sais que ce n'est pas volontaire. Heureusement la seconde partie, plus réussie je trouve, gagne en clarté. Dès que Malia entre en scène en fait (et même si son personnage est bizarrement amené), et surtout dès qu'elle entre dans le corps de David. (Petite aparté, le cinéaste Radu Jude est absolument génial dans le rôle du père de Malia). On se retrouve avec une situation beaucoup plus claire en terme de qui est dans le corps de qui et le film trouve enfin l'équilibre qui lui permet d'avancer. Elle donnera lieu à la plus belle scène du film, celle où Malia coincée dans le corps de David, tentera de parler à son père pour le convaincre que c'est elle (malheureusement on découvre alors que cette scène n'est qu'un rêve). L'autre scène magnifique, c'est celle où David cette fois dans le corps d'Eva se rend chez l'ancienne camarade de classe qui serait également sujette à la métempsychose. Il se joue quelque chose de bouleversant dans les non-dits de cette scène. Mais revenons au côté bancal du début, je me suis demandé pourquoi ça ne fonctionnait pas. Et je crois que c'est à cause du changement du point de vue entre la bd et le film. La BD s'appelle Le Cas David Zimmermann, et c'est avec lui qu'on est en permanence. Même quand il est dans le corps d'Eva on est avec David. Le film fait le choix de s'appeler L'Inconnue et donc de mettre en avant le personnage féminin (quand on a la chance d'avoir Léa Seydoux au casting, c'est tentant), mais je crois que c'est cela qui déséquilibre le film. Mais de cette inconnue on ne sait rien (l'enquête sur ses origines allemandes n'est malheureusement pas exploitée), et surtout elle a comme incidence de briser le fil narratif du film, déjà pas facile à suivre vu la complexité de l'ensemble. Mais ça finit par retomber sur ses pattes ensuite, comme expliqué. Le manque de clarté est aussi à entendre au sens visuel. Arthur, et son chef-op qui n'est autre que le troisième frère, Tom, choisissent de faire une photo très sale, ultra granuleuse, vraiment glauque, et les décors choisis sont à l'avenant, les fêtes, les appartements, tous les lieux sont sales et propice certes à un sentiment de malaise bienvenu vu le sujet, mais aussi génèrent un certain dégoût, on ne sent pas bien dans ces lieux (le moment où les deux font l'amour la première fois, mon dieu, c'est d'un glauque). Or, la bande dessinée, et le travail de Lucas en règle générale, est un exemple de ligne claire modernisée, tout est parfaitement lisible, lumineux, harmonieux, et cette clarté, permet de prendre facilement la main du lecteur pour l'emmener dans la complexité et la noirceur de cette histoire sans qu'il ne soit jamais perdu. Ce n'est malheureusement pas le cas du film, qui préfère jouer de la confusion. Bon, malgré ces réserves, certes importantes, j'aime le film tout de même, il est risqué et courageux. Le film divise beaucoup, près de la moitié des spectateurs ont quitté la séance hier soir, se présente comme un film à stars sur le papier mais est un film assez opaque pour le grand public. J'aime les questions qu'il soulève sur la notion de l'identité, sur le corps, sur le regard qu'on porte au corps de l'autre, qui là devient le sien. Une scène forte est celle de David, dans le corps d'Eva, qui doit coucher avec Malia qui est dans son corps à lui, donc coucher avec lui-même, quelle horreur ! Et puis, je finirai là-dessus, le film présente deux performances d'acteurs absolument exceptionnelles, et rien que pour cela il vaut le détour. Schneider, c'est simple, je savais pourtant qu'il avait le rôle principal, mais je ne l'ai pas reconnu. Il a tant maigri, c'est un cadavre ambulant (il déclare en interview qu'il a beaucoup souffert pour arriver à cela), il a un jeu si intériorisé, et le physique du héros de l'album, que j'ai mis plus de 40mn à capter que c'était lui ! Quant à Léa Seydoux, que j'ai décidé d'appeler la patronne tellement c'est une actrice géniale, elle a énormément grossi. ça lui va très bien, elle est magnifique, mais cela m'étonnait de voir une actrice de son niveau prendre autant de poids. J'ai su après qu'elle avait tourné ce film juste après avoir accouché, avec un corps qui était celui au sortir de l'accouchement, et je trouve ça encore plus géniale qu'elle accepte, à son niveau de starification, de se montrer avec ce corps qui relève généralement de l'intime. Mais elle en a rien à foutre, elle assume ! La patronne ! Et donc, de voir ses acteurs si connus, avec des corps si différents, lui plus maigre, elle plus ronde, rajoute encore au sentiment de perte d'identité physique qui est le sujet principal du film. Et cela crée un véritable étourdissement car le concret vient se mêler au théorique, les repères du spectateur sont encore plus éclatés, et là, vraiment, le cinéma agit.