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Ma théorie est que L'Agent Secret est une relecture -alambiquée- d'un des films les plus marquants de l'histoire du cinéma, à savoir Blow-Up d'Antonioni. Non pas dans sa narration, complétement différente, mais dans son ouverte, sa fermeture et son enjeu conceptuel.
Tout commence ici dans une station service, durant laquelle notre héros Fernando devine au loin un cadavre qu'un vague bout de carton peine à dissimuler. A quoi ressemble ce corps et qui est-il ? Nous n'en saurons rien. Et pourtant ce corps sans vie, où plutôt ce corps manquant (car nous n'en avons vu qu'un membre) viendra hanter le reste du film (et jusqu'aux cauchemars du héros). Si Blow-Up s'ouvrait également sur un mystérieux cadavre, dont il sera question de savoir si, oui ou non, il existait bien, L'Agent Secret pourra être vu pour le spectateur comme la quête de reconstitution de ce corps non vu.
C'est d'ailleurs bien le corps qui est le motif le plus récurrent au long du film. Ceux-ci sont le plus souvent en piteux état (la jambe poilue sautillante, les balafres du juif allemand), déformés (le chat à deux têtes), emboités (plusieurs scènes de copulation), déguisés (c'est le carnaval) ou sujets à des fantasmes de tortures (on leur souhaite des trous dans la tête, des écrasements à coups de marteaux, ou rêve de les voir dévorée par des requins géants). Les corps sont donc ici toujours un peu étranges, parcellaires, incertains. Peut-être chacun de ces petits bouts de corps composent progressivement un puzzle venant s'agréger au bras gisant de la première scène.
Il ne faut néanmoins pas oublier que l'ensemble du film porte sur la (re)construction d'une identité et la constitution du corps d'un personnage. Marcelo, dont on ira jusqu'à nous préciser l'état de la dentition, apparait en effet de façon concomitante à lui-même et aux spectateurs, apprenant peu à peu de sa nouvelle vie et de son identité. Marcelo existe donc uniquement à travers la narration cinématographique. Il est pur objet et corps de cinéma.
A la fin du film d'Antonioni : pas de réponse. Nous ne saurons jamais vraiment si la tache sur le papier photographique représente un corps écroulé, ouvrant le film (et le cinéma) vers la puissance de l'imagination. Dans L'Agent Secret c'est également une image qui vient clore le film, mais cette fois elle est totalement lisible : il s'agit d'une photographie, de presse de surcroit, attestant de la mort du personnage que nous suivons depuis 2h30. En mettant à mort son personnage (et sans nous le montrer directement : pure image ! - celle manquante sous le carton) c'est donc le corps du cinéma lui-même, et ses possibles, que Mendonça assassine.
Il est peut-être un peu dur de faire de Mendonça le fossoyeur de son propre médium. Et pourtant, la dernière séquence semble aller dans ce sens. La salle de cinéma a été transformé en hôpital, dans lequel on transfuse et s’échange de précieuses poches de sang (que l'on prend le temps de filmer), liquide vital à l'existence de tout corps bien vivant. Dans cette séquence, le réalisateur fait jouer par le même acteur le fils devenu vieux, usant là d'un tour cinématographique & fantômachique bien connu, terminant d'insister sur le métadiscours du film.
Il y a aussi ici quelque chose de très cohérent à faire un film composite, qui combine des référence à l'histoire du cinéma. Nous penserons au Hitchcock de La mort aux trousses (usant d'un procédé similaire dans lequel le personnage se découvre peu à peu) et à De Palma (période Blow Out -le film est constitué grâce à l'écoute de cassettes dont les fonds sonores prêtent à confusion) remis en scène dans un style qui n'en finit pas de se prendre pour Tarantino ou PTA (transformant leurs orgueilleuses coolitudes en un nouvel académisme). Il y a de la sorte un aspect extrêmement bien exécuté et mené, rendant le film prenant et assurément aimable. Le voir fleurir en haut de tous les tops cinéma 2025 n'est donc aucunement une surprise.
Je dois malheureusement me confesser n'avoir jamais guère aimé Mendonça, et cette nouvelle création ne me fera pas changer d'avis Si je relis mes (très courts) textes sur ses trois précédents films, semble toujours revenir une impression d'imposture quant à ce qui nous est raconté, me laissant un goût fade et quelconque. Cette étrange impression de fausseté perdure, même si l'auteur semble l'embrasser pleinement en proposant une réflexion sur le cinéma. Mais malgré-tout je ne peux me défaire d'une impression de gâchis. Résolument poseur, l'auteur est aussi plutôt lourdaud dans la construction de son discours se voulant réflexif (la découverte du job administratif-planque comme un décor, ou encore le coup de fil indiquant qui est le personnage clé dans l'histoire), tout cela pour en arriver, de surcroit, à nous dire que le cinéma est mort. Quelle peine, quand l'auteur lui-même vient d'un pays à la cinématographie si riche et si puissante (le cinéma marginal est 100 fois plus pété du casque que la nouvelle vague. Et que dire de "20 ans après" de Eduardo Coutinho qui redéfinit à lui seul les possibles politiques du cinéma ?) dont il ne semble avoir que faire, préférant caresser la cinéphilie mondiale dans le sens du poil.
Je m'arrêterai enfin, et tout de même, sur une scène et une seule. Celle-ci constitue, de surcroit, un basculement dans la narration. Nous y passons de la référence moderne (Hitchcock - le film raconte le personnage) à post-moderne (De Palma - le personnage raconte le film). Durant celle-ci Wagner Moura, se baladant dans les coulisses du cinéma où travaille son beau père, regarde tout d'abord une salle de projection à travers la lucarne de la cabine, puis, quelques foulée plus loin, à travers la fenêtre des bureaux, admire quelques secondes le paysage urbain, et nous avec lui. C'est ce regard recomposé, passant de l'écran au monde extérieur, qui permet au film de se redéfinir. Cette seule idée, aussi belle qu'intelligente, suffirait presque à me faire aimer le film.