cyborg a écrit : ↑mer. 9 sept. 2026 02:15
Le ton didactique de l'ensemble est ici posé, autant que sa dimension dichotomique.
...
Le spectateur est donc ici celui qu'il faut instruire, ou peut-être simplement convaincre sans le pousser beaucoup à réfléchir par lui-même.
C'est assurément à cause du "sens unique" de son propos que le film d'Hamaguchi perd en épaisseur et en intérêt, là ou le geste cinématographique final du "Mal N'existe Pas" rendait sa dimension troublante à l'ampleur de son interrogation.
J’ai les mêmes réserves. Et, pour mieux les comprendre, il faut peut-être évoquer d’autres films qui procèdent ainsi. Quoi de mieux que certains films des Straub ?
Par exemple, dans "Leçons d’histoire" (1971), ils utilisent des passages du roman de Brecht "Les Affaires de Monsieur Jules César", où un jeune homme cherche à écrire une biographie de César et interroge différentes personnes qui l’ont connu ou qui peuvent parler de lui (les conversations avec le banquier, l’avocat, etc.). Le cœur du film, tout comme celui de Hamaguchi, est :
l’économie derrière la politique. Mais, dans le film des Straub, peu à peu, on comprend que leur discours sur César
parle aussi de notre époque ! (la question fondamentale est, en quelque sorte : qui fait réellement l’Histoire ? Est-ce César, ou bien les banquiers, les créanciers, les intérêts économiques, les soldats, les commerçants donc, les rapports de classe ?) Bref, Straub et Huillet reprennent chez Brecht une idée très forte : ne pas regarder l’Histoire du point de vue des grands personnages, mais depuis les
rapports matériels qui rendent leur pouvoir possible. Ils rendent cela en images et en sons.
Il en va de même, par exemple, avec "Trop tôt / trop tard" (1982) : sur les images de la campagne bretonne est lu Friedrich Engels ("La Question paysanne en France et en Allemagne"), qui décrit la misère des paysans en 1789 (les révoltes paysannes ayant commencé
trop tôt, car les conditions politiques et sociales ne permettent pas encore une transformation révolutionnaire ; la révolte reste donc limitée et échoue). Puis, pour l’Égypte, c’est un texte de l’historien Mahmoud Hussein sur la lutte des classes dans ce pays, depuis Bonaparte jusqu’au règne de Sadate (
trop tard, les conditions existent peut-être, mais la possibilité révolutionnaire a déjà été neutralisée ou manquée). Tout en image et en son.
Or, la scène dans "Soudain" est conçue comme une démonstration sur le capitalisme, avec schémas à l’appui. Cela m'a fait penser à la pensée d’Alain Badiou ou de Slavoj Žižek, meme s'ils ne sont pas cité (si je les évoque, c’est parce qu’il y a un élément qui me semble très révélateur : l’idée récurrente de «
rendre possible l’impossible »).
Très bien. L’idée est belle et grande, tout comme les idées des Straub dans les deux films cités. Mais justement, si eux avaient procédé par l’utilisation pure et simple de passages de textes ou de romans, cela n’était pas anodin, n’est-ce pas ?! C’était précisément pour éviter le didactisme, non ? Donc, au fond, il n’y a pas non plus 36 solutions : sinon, la didactique n’est pas loin, hélas. Le cinéma est impitoyable !
cyborg a écrit : ↑mer. 9 sept. 2026 02:15
l'humanitude est elle-même depuis longtemps devenu concept marketing et machine à billets. Pour un film qui pointe autant le mercantilisme comme source de tous nos maux, voilà un oubli malencontreux
Ne m’en parle pas ! C’est vraiment le point faible du film (en plus, j’ai horreur des mots en « -ude » : comme je l’avais déjà dit, on dirait la « bravitude » de Ségolène ! Mais c’est étrange que Hamaguchi, qui n’est pas francophone, n’ait pas été informé par Léa Le Dimna, sa coscénariste. Mystère…).
cyborg a écrit : ↑mer. 9 sept. 2026 02:15Au sein de ce chemin tout tracé subsiste heureusement d'autres belles idées et moments, concernant principalement la relation des deux héroïnes et leurs capacités à mettre en acte le principe d'incertitude.
Oui, c’est cette partie mélo que je n’avais pas pu voir la première fois (et que j’ai pu voir lors du deuxième visionnage) qui m’a emporté et m’a fait vraiment aimer le film.
P.S : ton papier est brillant, comme j'aime bien dire
Merci
"Le cinéma n'existe pas en soi, il n'est pas un langage. Il est un instrument d’analyse et c'est tout. Il ne doit pas devenir une fin en soi".
Jean-Marie Straub