len' a écrit : ↑mar. 7 juil. 2026 16:22
Vraiment un artiste de notre temps ce Kane Parsons, mais je ne suis pas sûr qu'il s’épanouisse bien au cinéma.
Oui, un "
artiste de notre temps', comme tu dis. Mais au-delà de son talent intrinsèque (encore que, personnellement, je sois de la vieille école, celle de Jacques Brel, qui disait ne pas croire au talent mais à l'
envie), je dirais que Kane est avant tout un jeune homme
qui a envie de faire des choses.
Mais problème est ailleurs. Politiquement, ce film est abject, à l'image de son époque ("
de notre temps"). Le dernier plan en constitue d'ailleurs l'aveu le plus éclatant (d'ailleurs, j'accorde volontiers que cette conclusion relève avant tout d'une décision du scénariste : le pauvre Kane n'y est probablement pour rien).
Je ne crois pas qu'on puisse poser la question en termes d'épanouissement au cinéma. D'abord parce qu'il est américain (leur cinéma est strictement subordonné à la rentabilité, on le sait tous). Ensuite, même en imaginant qu'il s'émancipe intellectuellement (politiquement, artistiquement,
cinéphiliquement ), je doute que son passage par le jeu vidéo puisse constituer un véritable tremplin.
Car le problème n'est pas seulement celui des contenus ; il est inscrit dans la forme même du médium. Le jeu vidéo est bâti sur une grammaire profondément conservatrice (le mérite individuel est au centre de tout; le monde y fonctionne comme un système de règles fixes ; les conflits s'y résolvent le plus souvent par la violence ; la logique d'accumulation y règne partout : monter de niveau, collectionner des objets, agrandir un empire, optimiser une économie… Autant de mécaniques qui récompensent la croissance continue). Même les jeux qui se veulent critiques reproduisent souvent ces logiques, parce qu'elles sont particulièrement efficaces du point de vue du gameplay. mais très probablement tu sais tout ça.
Le cinéma, du moins celui qu'on défend, procède à l'inverse (il accueille le doute, l'ambiguïté, la contradiction, l'irrésolu). Il ne consiste pas à résoudre un système, mais à ouvrir des questions. À faire vaciller le regard plutôt qu'à conforter le joueur dans sa capacité à maîtriser le monde.
Dans ces conditions, je vois mal comment ce médium pourrait conduire à ce qu'on appelle communément du cinéma. Techniquement, peut etre : il apprend à découper l'espace, à penser le mouvement, à mettre en scène une action. Mais artistiquement et politiquement, j'ai plutôt l'impression qu'il inculque des réflexes qui sont presque l'exact contraire du cinéma qu'on aime : toi qui as bien plus aimé que nous le dernier Spielberg, et je pense que tu as, au fond, un peu plus raison que nous, tu es bien placé pour comprendre ce que je veux dire...
"Le cinéma n'existe pas en soi, il n'est pas un langage. Il est un instrument d’analyse et c'est tout. Il ne doit pas devenir une fin en soi".
Jean-Marie Straub