La disparition d'un monde et l'entrée dans la modernité (capitaliste), tel est le programme du superbe The edge of the world de Michael Powell. Si le sujet est un classique de l'histoire de cinéma, rarement aura-t-il été mis en scène de façon aussi belle, autant symbolique (nous parlons de l'évacuation d'une communauté insulaire vers la Grande Bretagne) que concret, autant pragmatique que poétique. Alors que la nature superbe est battue par les vents et les flots, se dessinent des histoires d'amour et de croyances, de techniques et de valeurs, dans le difficile choix entre la fuite en avant ou la fuite en arrière, car le surplace n'est pas une option pour la survie. Il est assez amusant que le film se construise sur cet équilibre, tandis qu'il apparait lui-même à un moment charnière pour Powell, pile entre quelques dizaines de "films d'exploitations" et sa rencontre avec Pressburger. Mieux encore nous sommes en 1937 et la disparition du cinéma muet n'est pas encore si loin, voilà même 10 ans tout pile qu'est paru Le Joueur de Jazz. Et Powell de lui aussi refleter cette transition. Alors que le début du film est très bavard, se déroule une longue scène de prêche du curé local, endormant les paroissiens qui n'hésitent pas à le moquer. La scène suivante, une course virile à flanc de falaise, est, elle, complètement mutique, laissant parler les forces des corps et de la nature. Bien que la parole ne disparaisse pas jusqu'au bout, une belle part est alors faite au silence, et la réalisation adopte un langage très proche de celui des anciens temps, régulièrement composé d'inserts symboliques et d'angles marqués de prises de vue. Le résultat est une merveille de cinéma, annonciateur des chefs d’œuvres qu'il réalisera ensuite en duo.
Omar Gatlato - Merzak Allouache - 1976
Si le nom de Merzak Allouache ne vous dit sans doute rien c'est oublier le raz-de-marée "Chouchou" paru en 2003 avec Gad Elmaleh. L'humoriste avait en effet fait appel à un réalisateur de comédie très apprécié en son pays, notamment célèbre pour son premier film, Omar Gatlato, devenu culte au sud de la méditerranée. Nous suivons ici la vie quotidienne d'un jeune algérois, narrant le film à la première personne face caméra, nous présentant par le détail sa famille et sa vie modeste, son job louche et ses quelques copains-collègues, mais aussi son surprenant passe-temps : l'écoute. L'écoute de cassettes de musique, trouvées ou enregistrées par ses soins avec un micro, dans la rue, dans les fêtes, dans les salles de spectacle. Si le film est avant tout une sympathique comédie de mœurs, aux tournures progressistes, il est amusant de voir à quel point il se construit sur la dichotomie entre la vue et l'ouie. D'un côté nous assistons à plusieurs spectacles (théâtre, cinéma, chant traditionnel) dont nous observons les spectateurs mais aussi longuement les performeurs. tandis que l'on sent également à quel point l'auteur est simplement heureux de filmer sa ville, de nous montrer sa belle Alger et son énergie, avec quelques images qui ne dépareilleraient pas dans un documentaire.. Et de l'autre côté, donc, cette idée d'écoute, avec ce héros qui enregistre des moments de sa vie et qui, surtout, fini par tomber amoureux d'une mystérieuse voix de femme déclamant une poésie sur une cassette qu'on lui a donné. Fantasmant cette femme dont il ne sais rien, il réussi à la retrouver mais n'osera finalement pas l'aborder, semblant craindre que son intérêt pour la poésie et pour une femme éduquée ne nuise à sa réputation virile auprès de ses copains. C'est donc ici bien l'ouïe (l'écoute des voix intérieures) qui perd face à la vue (l'image de soi que l'on renvoie), tandis que le réalisateur nous laisse entendre que l'inverse aurait été la bonne solution... Réjouissant.
Damned if you don't - Su Friedrich - 1987
Le visionnage par une jeune femme du Narcisse Noir (Powell & Pressburger), analysé par le prisme du désir et de l'homosexualité, fini par se mélanger à l'errance d'une nonne dans New-York et par la naissance de son désir pour une autre femme. Tout en restant expérimentale, Su Friedrich s'oriente ici plus directement vers la narration-fiction (tout en continuant de témoigner de sa propre éducation catholique) et se détache de sa dimension plus documentaire et peut-être un tantinet didactique, osant un plus grand lâché prise dans son discours, et dans sa confiance accordée au spectateur. Si les autres films vu d'elle m'avaient déjà plus, celui-ci est pour l'instant mon préféré.
Images du Monde et inscription de la Guerre - Harun Farocki - 1989
Si je tiens Farocki pour l'un des réalisateurs les plus passionnants, mon visionnage de son film le plus connu datait trop pour en avoir un souvenir clair. Voilà qui est corrigé et qui me permet de confirmer le statut incontournable et passionnant de ce film, du moins pour qui ne s’arrête pas à son aridité formelle. Incarnation cinématographique de toute la "philosophie des médias", genre qui est celui qui m'intéresse le plus, Farocki mélange ici les genres et les techniques, les sujets et les temporalités pour faire la genèse essentielle de notre civilisation des images techniques. Si nous y sommes désormais jusqu'au cou, le film est paru alors que nous n'en étions qu'aux prémisses (tout en retraçant des racines déjà très longues). En ce sens il pourrait paraitre "daté" alors qu'il n'en est rien, tant il est précis, rigoureux et suffisamment prophétique pour continuer d'être éclairant. Si les héritiers du genre sont nombreux j'aimerais savoir chez qui Farocki allait chercher ses propres idées et inspirations cinématographiques.